Christophe Branchu, FrenchTech Shenzhen : « Pour réussir en Chine, la condition sine qua non est de trouver le partenaire de confiance »

Christophe Branchu, FrenchTech Shenzhen : « Pour réussir en Chine, la condition sine qua non est de trouver le partenaire de confiance »

Christophe Branchu est le fondateur de Ju&ke, une agence de design basée à Shenzhen. Sa spécialité : la création d’identités de marque, pour des entreprises chinoises qui cherchent à atteindre le marché européen, par exemple. Grâce sa culture business et design au croisement de l’Europe et de la Chine, Christophe est un partenaire privilégié qui rencontre régulièrement des entrepreneurs européens qui souhaitent mettre un premier pied en Chine. C’est dans ce rôle de « facilitateur » qu’il a créé, il y a deux ans, la FrenchTech Shenzhen.

  • Parti de Nice, vous êtes l’un des points de contact de la FrenchTech en Asie, à Shenzhen, la ville dont on dit qu’elle est la plus rapide du pays. Quel est votre parcours ?

J’ai grandi à Nice, avant de partir en Bretagne pour suivre des études en design industriel. Après mon BTS, j’ai eu envie d’avoir une approche plus globale, incluant par exemple une réflexion sur le branding, l’identité de marque. Assez vite, j’ai eu envie de partir à l’international, de réaliser un master hors de France, et mon parcours m’a mené en Chine. J’y ai réalisé un master spécifique, mêlant design et transculturel – le mélange des méthodes, des cultures, des courants de design, entre Asie de l’Est et Europe est fascinant, c’est un terreau très fertile. J’ai d’abord étudié à Shanghai, où j’étais entouré de Français. L’idée pour moi était plutôt d’explorer en dehors des sentiers battus, et mes pas m’ont mené à Shenzhen, qu’on présente souvent comme le nouveau « hub industriel du monde ».

Là-bas, j’ai rejoint un projet d’incubateur axé sur l’Europe et la Chine, qui exploite le fait que, petit à petit, le marché chinois devient un marché de destination pour les produits français – un véritable retournement du paradigme made in China ! Cette aventure m’amènera à monter ma propre boîte de design, jouant sur le transculturel toujours, avec pour objectif d’aider les clients européens à atterrir en Chine, à penser le made for China.

C’est à ce moment que je rejoins la FrenchTech : en discutant avec des Européens, je me suis rendu compte que je devais systématiquement expliquer ce qu’était Shenzhen, ça prenait plus de temps que de parler de mon projet ! Je me suis dit, « il y a quelque chose qui ne va pas, il faut faire connaître Shenzhen à l’étranger », et c’est à cela que j’œuvre depuis 2 ans. Mon objectif est de fédérer une communauté française sur place, créer un noyau dur qui puisse proposer conseils et retours d’expérience aux Français qui arrivent à Shenzhen. Concrètement, cela veut dire un groupe WeChat de 300 personnes, et des événements mensuels.

  • Depuis, vous êtes devenu un local. Qu’est-ce qui vous anime à Shenzhen, qu’est-ce qui vous fait vibrer dans son écosystème ?

Ce qui est formidable, c’est, d’une part, la façon dont la réalité défait les clichés, et, d’autre part, la façon dont on est entraîné dans les coulisses du high-tech. Ici je me suis retrouvé directement dans la supply chain, à visiter les usines. Tout y est possible : à la fin de mon master, j’ai travaillé sur un bracelet connecté qui décidait de combiner wearable et montre, et le prototype était aussitôt en route. Vous allez directement à l’usine, et ce qu’on ne pensait pas possible devient un prototype en une semaine, avec possibilité de lancer une production à grande échelle par la suite.

Ce qui est unique à Shenzhen, c’est cette synergie avec la production: à mon sens, c’est un passage obligé pour toute entreprise hardware, qu’elle souhaite s’installer en Chine ou non. Elles y trouvent des références, sont guidées par un écosystème hyper dense de fournisseurs et d’entrepreneur. Cette ville fait partie des endroits les plus propices pour arriver en Chine : ses habitants viennent de partout, c’est une ville jeune – sa moyenne d’âge tourne autour de 30 ans – à fort pouvoir d’achat. Tout ceci en fait un lieu multiculturel, idéal pour tester ses produits. Blottie contre Hong-Kong et l’Océan Pacifique, la ville est une formidable interface – et on comprend aisément que Huawei y ait établi son siège, elle correspond tout à fait à son ADN.

En Chine, on dit « Shenzhen speed » : les choses avancent plus vite qu’ailleurs. A mon sens, c’est là où tout commence, et c’est là où le futur arrive, où les équilibres se renversent. Dans la vie de tous les jours, c’est ici que se pense la smart city. L’exemple le plus visible depuis l’Europe est le vélo MoBike, ce Vélib’ que l’on peut laisser n’importe où, et pas juste à une borne. Pour vous donner une idée, en seulement deux semaines, MoBike était entré dans les mœurs à Shenzhen. En un mois, c’était devenu le service par défaut. Et, un mois plus tard, une dizaine de concurrents arrivaient ; aujourd’hui, des vélos de toutes les couleurs (une pour chaque marque) pullulent. Et cela s’est décliné avec les parapluies, que l’on récupère grâce à un QR Code, ou même les ballons de basket.

Autre innovation : l’application WeChat, grâce à laquelle cela fait des années que je n’ai plus de monnaie dans mes poches. Il y a cette forte concurrence, qui est un défi, mais qui fait que toutes les idées brillantes se retrouvent rapidement transposées à d’autres produits, et c’est là le moteur de l’innovation.

  • Il y a 5 ans, vous arriviez à peine en Chine, vous ne connaissiez même pas Huawei. Où vous voyez-vous, dans 5 ans ?

Effectivement, Shenzhen a été pour moi une opportunité incroyable, c’est là que j’ai vraiment découvert Huawei, ce qui m’a permis d’approfondir mon ambition de lier Chine et Europe, d’être le pont entre cultures et industries. Mon objectif aujourd’hui est de lancer des marques en nom propre, avec pour cible la génération chinoise des années 1990s, aux goûts plus proches des européens. L’offre chinoise est encore en pleine mutation, à cet égard, pour accommoder cette nouvelle demande. Huawei est un bel exemple de développement à la fois domestique et à l’international. C’est ce que nous essayons de diffuser dans l’écosystème.

Dans 5 à 10 ans, les objets chinois auront une image de qualité, un vrai cachet, et je contribue, aux côtés de la FrenchTech et de Huawei, à accélérer la constitution d’un écosystème transcontinental. C’est ce que je fais en recevant des industriels, et en les mettant en contact avec nos partenaires chinois. Ce que nous expliquons aux clients chinois, c’est qu’ils ont la technologie, et qu’en ajoutant la partie design, cela peut fonctionner. La France, par exemple, bénéficie d’une incroyable notoriété pour son savoir-faire en design. Il ne faut pas ignorer cette image du luxe, ce rayonnement – et, pour un lancement de produit, un partenaire français compte énormément pour les marques chinoises, en termes de goût, de qualité.

  • Un dernier mot : quel conseil donneriez-vous aux jeunes entrepreneurs qui veulent franchir le pas, et se lancer en Chine ?

Ce dont je me suis rendu compte, c’est qu’en Chine, le premier contact avec les entreprises est toujours très simple. C’est ensuite, dans la signature des contrats, la production, que les challenges peuvent survenir. La seule solution est de construire une relation de long terme. On dit souvent que tout est rapide en Chine, comme s’il y avait une autoroute à suivre pour arriver à bon terme dans l’industrie. Ce n’est pas si évident : il faut trouver le partenaire de confiance, qui vous permettra de dépasser la barrière culturelle, qui fera le pont. Il faut passer du temps, faire des rencontres : créer ses effets d’annonce, construire des coopérations, et susciter l’appétence.