Tribune d’Isabelle Leung : Le test du trombone et les horizons ouverts du numérique

Tribune d’Isabelle Leung : Le test du trombone et les horizons ouverts du numérique

Le test du trombone et les horizons ouverts du numérique

Savez-vous encore trouver 100 usages différents pour un trombone ? Je peux raisonnablement parier que non. Pourtant à l’âge de 5 ans, 98% des enfants en sont capables. Mais testée seulement 3 ans plus tard, la créativité de ces mêmes enfants a chuté de 30%. Ce test du trombone ou « test de Jackson », l’Ecole 42 en a fait une des démonstrations empiriques flagrantes d’une éducation faite pour normer, standardiser ou même « industrialiser » comme dirait Kwame Yamgnage, son co-fondateur.

« L’école a perdu son monopole de la connaissance légitime. »

Ces modalités d’apprentissage ne sont-elles pas de fait caduques ? L’irruption du numérique, la facilité d’accès au savoir qui permet à l’élève de se trouver en position de questionner le maître ont changé la donne. « En quelques clics d’ordinateur, un ado reçoit plus d’infos que nos ancêtres pendant toute une vie ! L’école lui semble frustrante et inutile ; elle doit rallumer leur adhésion et même leur enthousiasme[1]. ».

Si l’école a perdu son monopole de la connaissance légitime, elle doit (re)conquérir celui de la construction des esprits libres et éclairés. Au moins pour trois raisons.

Nos enfants doivent être en mesure d’affronter l’information disponible, de la comprendre, de la choisir, de la hiérarchiser et même de la contester. Ils ne doivent pas devenir prisonniers de la masse des informations disponibles ou des algorithmes qui les choisissent pour eux. « Il s’agit surtout d’apprendre à apprendre[2]. »

L’environnement au sein duquel ils vont vivre et grandir est en mutation perpétuelle ; il se construit en même temps qu’eux et doit se créer avec eux. Eux en acteurs et non en spectateurs de ces mouvements. Eux en capacité de définir les nouveaux usages.

Enfin, on estime que 70 % des métiers qu’exerceront les enfants qui entrent aujourd’hui à l’école n’existent pas encore. L’enjeu est donc moins celui des connaissances que celui des compétences, des usages, de l’aisance relationnelle, de la créativité, de la curiosité ou de l’agilité.

« Former des citoyens éclairés »

Au-delà des nouvelles modalités d’apprentissage et d’une relation repensée à l’enseignement, au rapport enseignant-élève et même aux espaces éducatifs et à leur ergonomie, l’éducation au numérique et par le numérique doit devenir une priorité.

Nous avons déjà dépassé l’enjeu de l’équipement pour nous projeter dans l’ère des nouveaux usages. La démocratisation des smartphones a sonné le glas de nos CDI (Centres de Documentation et d’Information) avec un taux d’équipement de plus de 90% des 18-24 ans ; avec le plan numérique à l’école, ce sont plus de 1250 écoles et 1500 collèges qui sont désormais équipés en tablettes numériques. La fracture numérique est en passe d’être comblée. C’est maintenant que se joue l’essentiel : le numérique ne se limite pas à placer une tablette entre les mains d’un élève mais bel et bien à lui permettre d’accéder à une véritable littératie numérique, c’est-à-dire, donner les moyens de participer à une société plus fluide, plus mobile qui utilise la technologie dans l’ensemble de ses composantes – lieux de travail, éducation, loisirs…

Chacun doit y prendre sa part, et  les acteurs industriels privés ont un rôle essentiel à jouer en facilitant l’acquisition de ces usages, en favorisant des initiatives innovantes, en montrant que le champ des possibles ouvert avec le numérique est infini et accessible. Nous le faisons, avec modestie mais avec détermination, en implantant en France un centre de recherche en mathématiques appliquées ou en soutenant durablement des initiatives telles que la Web@cadémie, « école de la première chance », comme la nomme sa directrice Sophie Viger. Une première chance après des expériences parfois douloureuses au sein du système éducatif traditionnel, au sein duquel ils n’ont pas réussi à trouver leur juste place. Une première chance saisie avec une formation qualifiante et un taux d’intégration au sein du marché du travail de plus de 80% !

Il ne s’agit pas de former des armées de développeurs ou d’informaticiens. Ce n’est pas ici que réside notre ambition partagée. Il faut lire Cédric Villani, Directeur de l’Institut Poincaré et Médaille Fields : « L’objectif premier de cet enseignement n’est pas de former des informaticiens, c’est de former des citoyens conscients de ce qu’est l’informatique, des mécanismes de pensée et des évolutions de pratiques que cela suppose. (…) Tous nos enfants doivent apprendre la Révolution française en classe d’histoire, car cela a joué un rôle majeur sur le pays dans lequel nous vivons ; de même, tous nos enfants doivent apprendre ce que c’est qu’un programme informatique, car cela a changé la marche du monde. Et le meilleur âge pour apprendre cela, c’est quand on est jeune et que la programmation est un jeu. »

Et dans cette quête de nouveaux usages et apprentissages, l’enseignant est irremplaçable. Le numérique ne l’efface pas, il le renouvelle et l’affirme. L’école a tout à y gagner. La France a une place à conquérir.

Isabelle Leung
Directrice des Affaires publiques, Huawei France


[1] Richard David Precht, philosophe allemand

[2] Wilhelm von Humboldt, fondateur de l’Université de Berlin