Paris, le 09 août 2016

"Virage chinois" (Les Echos)

« Virage chinois » (Les Echos)

Quand apparaît une idée nouvelle, les Américains la transforment en business, les Chinois la copient et les Européens la réglementent. Cette boutade d’Emma Marcegaglia, l’ancienne patronne des patrons italiens, n’est pas si caricaturale. Les Américains restent bel et bien les champions de l’effervescence entrepreneuriale, comme le montre la vague des « micromultinationales » devenues des géants mondiaux en moins d’une décennie – Facebook, Airbnb ou Uber. Les Européens sont toujours les précurseurs de la réglementation – on le voit aujourd’hui avec Google comme hier avec Microsoft. Et les Chinois, eux, ont bâti leurs décennies de croissance débridée sur une stratégie d’imitation, comme l’avait fait le Japon et les dragons d’Asie pendant les années 1970 ou la France durant ses Trente Glorieuses. Les industriels occidentaux sont intarissables sur les mille et une contrefaçons dont ils ont été victimes dans l’empire du Milieu. Mais les Chinois changent. Naguère, ils rejetaient l’idée même de la propriété intellectuelle. Puis ils ont commencé à déposer des brevets, de plus en plus nombreux au fil du temps, de meilleure qualité aussi. Désormais, ils en font une arme. Huawei en constitue un bel exemple. En 2003, le champion chinois des équipements de télécommunications avait été banni de certains marchés américains pour avoir copié les logiciels de Cisco. Aujourd’hui, fort de quelque 50.000 brevets il porte plainte contre l’opérateur américain T-Mobile et surtout le coréen Samsung, à qui il veut ravir sa place de premier producteur mondial de smartphones. D’autres entreprises se servent aussi de l’arme des brevets, comme le numéro cinq mondial du smartphone Xiaomi ou le plus obscur Baili, qui s’est offert le luxe de faire condamner Apple. Ce n’est qu’un signe parmi d’autres du virage de la Chine. Au lieu de faire des produits de base, ses producteurs montent en gamme. Au lieu de se contenter d’exporter leurs produits et d’acquérir des obligations américaines, ils acquièrent de plus en plus d’entreprises étrangères pour leurs parts de marché, leurs technologies, leurs marques. Ils ont commencé par des infrastructures et de l’immobilier, puis ils ont continué avec l’industrie, les services, les loisirs et même des clubs européens de football, comme les Japonais achetaient des studios américains de cinéma dans les années 1980. La Chine est bel et bien engagée dans une nouvelle étape de son développement. C’est un chemin difficile et périlleux, où les bulles menacent. Mais les Européens auraient tort de croire qu’il leur suffira de créer de nouvelles réglementations pour rivaliser avec ce nouvel empire.